Ressource pour les journalistes d'Afrique francophone

Pilier III · Éthique — Leçon 33 sur 52

Écrire l'Afrique sans clichés

La phrase qui a failli abréger ma carrière commençait ainsi : « Sous le soleil de plomb africain… » Ma rédactrice en chef, à Paris, a appelé aussitôt : « Essoungou, le soleil brûle-t-il différemment en Afrique qu'à Marseille ? Existe-t-il un soleil spécialement africain que j'ignore ? Ou me livrez-vous des clichés en me croyant trop bête pour les voir ? » Cette humiliation fut mon éducation. Le « soleil africain » n'existe pas : le soleil de Tamanrasset ne brûle pas comme la moiteur de Mombasa ni comme l'éclat d'altitude de Johannesburg.

Extrait de la leçon

Derrière ce soleil paresseux se cache un système : ce que l'écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie appelle « l'histoire unique », et que je nomme le regard colonial — cette façon de voir l'Afrique à travers une lentille fabriquée ailleurs, entretenue par répétition plutôt que par observation. Dans ce regard, certaines histoires sont « africaines » et d'autres non : la guerre est africaine, l'innovation ne l'est pas ; la souffrance est africaine, la joie est suspecte.

Apprenez donc la taxonomie des clichés, pour les fuir. L'ouverture savane (« Alors que le soleil se lève sur la savane… ») — l'Afrique compte des déserts, des forêts, des métropoles où nul n'a vu un fauve hors d'un zoo. L'obsession tribale : un différend politique devient « conflit tribal » — dit-on du Brexit qu'il oppose les « tribus » angles et saxonnes ? Le paradoxe primitif/moderne (« Moses consulte son iPhone en gardant ses chèvres… ») — les Africains ne vivent pas dans deux époques : ils vivent au présent, comme tout le monde. L'exotisme décoratif (« les tambours résonnaient dans la nuit… ») — commence-t-on un article sur Paris par l'accordéon sous la tour Eiffel ? Et les mots piégés : « case » (pourquoi pas maison ?), « dialecte » (ce sont des langues), « sorcier-guérisseur », « jungle », « indigène ». Chaque mot charrie sa cargaison coloniale.

Exemples et illustrations

L'antidote a un nom : la spécificité. L'écriture paresseuse va du général au générique ; la bonne écriture va du spécifique à l'universel. Souvenez-vous de Mama Sidi et de ses pyramides de tomates (Leçon 3) — et voyez la méthode sur d'autres cas. Version cliché : « Des enfants jouaient dans les rues poussiéreuses du village africain. » Version spécifique : « Sur Kimathi Street, à Kibera, des gamins jouaient aux dames avec des capsules de bouteilles sur un damier tracé dans la terre encore humide de la pluie du matin, ne s'interrompant qu'au passage du camion de la Kenya Power. » Tout a changé : un lieu réel, de l'inventivité, une infrastructure qui dément les préjugés, une météo vraie — la pluie, pas l'éternelle poussière.

La leçon complète — cinq pages d'exposé, d'exemples africains et de mise en pratique — figure dans le manuel.

À vous de jouer

  1. L'audit de clichés. Trouvez un article international et un article local récents sur votre ville ou pays. À l'aide de la taxonomie, surlignez chaque stéréotype, mot piégé, cadrage paresseux. Réécrivez les attaques des deux articles avec spécificité.
  2. Le trajet interdit. Décrivez un trajet récent en 300 mots — avec interdiction d'employer : Afrique, grouillant, vibrant, chaotique, traditionnel, moderne, pauvreté, lutte. Le lecteur doit sentir le trajet par les seuls détails précis.
  3. Le double récit. Racontez une tradition de votre communauté deux fois : d'abord comme à des étrangers, puis comme à vos jeunes cousins. Comparez : la seconde version est presque toujours la plus vraie. Demandez-vous pourquoi.
Couverture du manuel

Lire la leçon en entier

Cette leçon est l'une des 52 du manuel La Pratique du métier de journaliste en 52 leçons — 6 paragraphes d'exposé et d'exemples, plus les exercices.

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