Le nom anglais dit l'origine : op-ed, pour opposite editorial — la page d'en face, où le journal accueille des voix extérieures. La tribune libre est un texte d'opinion ultra-focalisé qui vise à remuer le lecteur tout en présentant les faits qui soutiennent le point de vue de l'auteur. C'est le genre le plus démocratique du commentaire : experts, citoyens, journalistes — la page est ouverte à qui a quelque chose à dire. Mais avertissement : la tribune n'est pas pour les timides. Qui n'est pas prêt à prendre position nettement — et donc à se faire des contradicteurs — doit passer son chemin.
Extrait de la leçon
La mécanique, maintenant, en cinq temps. Saisissez un enjeu que vous connaissez vraiment — ne trichez pas, on s'en apercevra — et de préférence durable. Identifiez le problème précis qui, dans cet enjeu, menace le public : focalisez, focalisez, focalisez. Frappez d'entrée : l'op-ed n'est pas une dissertation qui se déroule lentement vers sa conclusion — c'est l'inverse. Vous énoncez votre conclusion d'abord, en une affirmation forte d'environ vingt-cinq mots, puis vous passez le reste du texte à la défendre. Défendez : 500 à 700 mots au total, des faits et des chiffres qui servent directement votre affirmation, des sources tierces — études, documents, déclarations — et de l'émotion : les faits donnent des raisons d'être d'accord, l'émotion donne l'envie d'agir. Proposez une solution, claire et audacieuse : esquivez-la et vous perdez votre lecteur.
Le ton ? Personnel et conversationnel, tranché sans être outrancier — soyez la voix de la raison, avec, comme disent les Anglo-Saxons, du feu dans le ventre. Verbes actifs, phrases courtes, zéro jargon.
Exemples et illustrations
Deux maîtres du genre, deux tempéraments. Charles M. Blow, longtemps chroniqueur d'opinion au New York Times, incarne l'op-ed de combat. Le 27 juillet 2016, après l'abandon des dernières poursuites contre les policiers impliqués dans la mort de Freddie Gray à Baltimore, il publie une colonne restée célèbre. Il y convoque James Baldwin — être noir et conscient en Amérique, disait l'écrivain, c'est être en rage presque tout le temps — avant de lâcher : je suis désormais « incandescent de rage ». Le texte brûle de bout en bout ; ses doigts, écrit-il, lui font mal en tapant. Et pourtant, regardez la charpente : le rappel que le décès avait été qualifié d'homicide par le médecin légiste, les statistiques précises sur les policiers poursuivis et condamnés, l'analyse des deux conventions politiques qu'il vient de couvrir. C'est toute la leçon : l'émotion est le moteur, les faits sont le véhicule. Une tribune qui n'est que colère est un cri ; une tribune qui n'est que faits est une note de service. Blow soude les deux — à l'incandescence.
La leçon complète — cinq pages d'exposé, d'exemples africains et de mise en pratique — figure dans le manuel.
À vous de jouer
- Trouvez deux tribunes publiées cette semaine. Pour chacune : l'affirmation d'ouverture tient-elle en 25 mots ? Où est la solution proposée ? L'émotion sert-elle les faits, ou les remplace-t-elle ?
- Écrivez votre tribune : 600 mots sur un enjeu que vous maîtrisez. Conclusion en premier, trois preuves, une solution, un appel à l'action. Puis coupez 10 % — il y a toujours 10 % de trop.
- Test de Friedman : votre tribune de l'exercice 2 allume-t-elle une ampoule ou fait-elle bouillir le sang ? Si ni l'un ni l'autre, identifiez l'ingrédient manquant : valeurs, analyse, ou chair humaine.
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Cette leçon est l'une des 52 du manuel La Pratique du métier de journaliste en 52 leçons — 6 paragraphes d'exposé et d'exemples, plus les exercices.
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